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Une séance dansée sous les sommets



Danser au petit matin au bord d'un lac perché à 2906m sous les sommets de la Vanoise, c'était le projet un peu fou que nous nous étions lancé avec Marion, après une séance déjà forte en émotions réalisée un an auparavant (vous pouvez la découvrir juste ici) C'est après une randonnée de 2h30 commencée à l'aube sur des sentiers déserts et silencieux que nous nous sommes retrouvées dans un décor aux airs de bout du monde, au bord d'un lac presque asséché que je connais bien pour m'y rendre chaque été. J'adore cet endroit à l'ambiance très singulière et quand nous avions réfléchi avec Marion au lieu où réaliser sa séance, il était évident pour moi de le lui proposer tant il me semblait correspondre à ce que nous souhaitions raconter en images : quelque chose de très contrasté, brut et hostile par la roche omniprésente, doux et chaleureux par les teintes ocres de celle-ci. Cette commande avait une symbolique forte pour Marion, de l'ordre de la revanche, d'une bataille pour se retrouver, se réconcilier, avec son corps et son esprit.

J'aime profondément l'idée qu'une séance photo soit une expérience à part entière, un moment de vie partagé, un défi insolite que vous vous lancez et que l'on relève ensemble pour aboutir à des photos qui ne ressemblent qu'à vous. J'ai tâché de poser des mots sur ce moment hors du temps, hors du monde, vécu avec Marion. Avant de vous livrer nos images, je vous laisse donc avec ce texte qui vous permettra, je l'espère, d'embarquer avec nous pour cette aventure particulière... "Cinq heures trente. J’avais fermé la porte du studio, traversé le couloir dans l’obscurité, monté les escaliers, poussé les portes battantes en bois, inspiré profondément l’air du dehors et j’étais sortie. Le village était encore endormi, il n’y avait pas un bruit. Je lui avais donné rendez-vous un peu plus haut dans la rue principale. Je l’avais attendue en regardant au loin les rares lumières visibles dans les montagnes en face. Elles semblaient posées là comme des étoiles tombées du ciel, loupiotes égarées que les premières lueurs du jour n’allaient pas tarder à chasser. Le silence avait progressivement été troublé par le bruit de moteur d’une voiture qui approchait. Ça ne pouvait être qu’elle. Elle s’était arrêtée, avait baissé sa vitre, un sourire immense sur le visage bonus regard à peine fatigué et d’un mouvement de tête vers l’arrière m’avait indiqué le coffre. J’y avais jeté mon sac à dos et j’étais allée m’asseoir à ses côtés. On s’était regardées en riant puis on avait dit : allez. Quinze minutes de route dans les lacets avant l'arrivée au barrage, deux heures trente de montée à pied ensuite pour atteindre le lieu de notre séance, à près de trois mille mètres. Quand je lui avais refait le bilan de ce qui nous attendait, en descendant de voiture, alors qu’elle enfilait veste et chaussures, elle avait dit qu’elle n’était pas bien sûre de cette histoire, est-ce qu’elle était capable, est-ce qu’elle y arriverait, j’avais dit que moi j’y croyais fort, en elle, et que si ça devenait vraiment trop difficile, alors on aviserait. Je lui avais montré les sommets alentours, j’avais pointé celui derrière lequel le soleil allait commencer à percer, j’avais expliqué que cela signifiait qu’il ne nous fallait pas trop traîner pour espérer être au bord du lac avant lui, j’avais indiqué un point au loin en lui disant que c’était justement là-bas que l’on se rendait. Elle avait grimacé un peu en fronçant les sourcils puis j’avais vu la détermination chasser l’hésitation dans ses yeux, j’avais senti tout en elle se mobiliser pour se convaincre qu’elle pouvait, elle s’était marrée, elle avait dit bon alors, on y va ? Nous avions d’abord marché côte à côte sur le chemin large et caillouteux qui surplombe la retenue d’eau puis, une fois le sentier rétréci, j’étais passée devant. Nous avions parlé, beaucoup, de tout, de rien, pour ne pas trop penser à l’effort. Je m’étais retournée quelques fois pour lui demander comment elle se sentait quand je ne l'entendais plus parler, elle avait dit c’est dur, les joues rougies, le regard grave, je lui avais proposé de s’arrêter, de modifier nos plans, fermement elle avait dit non, je n'avais pas insisté. À mesure que nous grimpions, nous avions observé la lumière gagner peu à peu les sommets puis les flancs des montagnes, le doré chassait la pénombre, l’air se réchauffait, les marmotte, peu farouches, semblaient presque nous encourager, un chamois avait surgi en bondissant quelques mètres en contrebas. J’avais vu le visage de Marion s’illuminer et ses yeux qui brillaient. C’était beau à crever. Nous avions poursuivi notre route et finalement atteint les rives du lac où nous allions travailler. Elle n'avait pas dit que c'était beau, que c'était fou. Non. C'était venu après. Dans un souffle, elle avait d'abord dit qu’elle était fière, le menton haut, le regard droit, et ça m’avait bouleversée parce que je savais à quel point cela lui coûtait de l’exprimer. Ce que nous ignorions, c’est que c’était ici que la bataille allait réellement commencer. Ses bras flottaient dans l'air, ses mains s'accrochaient au vide, son bassin ondulait, ses pieds disparus dans la vase peinaient à prendre leur envol. Ancrée, elle dansait. Quelques fois, ses yeux se fermaient, la mâchoire restait serrée, les sourcils froncés, les traits empreints de gravité, encadrés par ses longs cheveux sombres. Elle ne prononçait pas le moindre mot mais elle disait tant, le mouvement était son langage et tout son corps s'appliquait à traduire la bataille qu'elle menait au-dedans. C'était entre elle et elle uniquement. Il n'y avait pas un bruit, pas une bête, de rares humains ne faisaient que passer sans rien troubler, c'était curieux, ce lieu que je connais si bien, d'ordinaire venteux et tourmenté, cette fois si calme et apaisé, comme jamais je ne l'avais vu jusqu'alors. Tout semblait retenir son souffle, il n'y avait plus de vie alentour, plus de notion du temps, de jour ou de nuit, d'automne ou de printemps, le monde était à l'arrêt et quel monde d'ailleurs ? On ne savait plus très bien ce qui relevait de la folie ou de la réalité, les deux s'entremêlaient, c'était lunaire d'être là, elle et moi, et pourtant c'était vrai. J'avais mal pour elle, je tremblais pour elle et à chaque fois que je lui demandais si tout allait bien, elle disait en riant doucement mais oui, regarde, en désignant du menton ce qui nous entourait. L'immensité. L'eau, le bleu, la pierre. Le bord de la Terre. Et même si elle était fatiguée, précisément parce qu'elle était fatiguée, elle recommençait à danser. Nous étions restées là, trois, quatre heures, qui avaient semblé trente minutes comme une vie tout entière. Une guerre avait eu lieu en elle, de sa déclaration en arrivant sur les rives du lac à la signature d'un traité de paix quand j'avais définitivement posé mon appareil sur la pierre rouge sang alors qu'elle achevait son dernier mouvement. J'avais dit, en chuchotant presque, Marion, ça y est, c'est une fin de séance et sans me regarder elle avait souri, juste souri, longtemps, les yeux dans le vague, parce qu'il n'y avait rien à ajouter. Nous l'avions fait. Sans doute ne mesurions-nous pas encore très bien quoi précisément mais quelque chose d'important s'était joué. À l'issue de cette journée puis en travaillant sur ces clichés, je me suis demandé ce qui pouvait pousser un individu à partir à l'aube tutoyer les sommets avec son sac chargé d'envies certes mais aussi de doutes, de peines, de peurs - j'ignore ce qui pèse le plus lourd -, qu'est-ce qui peut bien justifier qu'il aille s'y briser les jambes, le dos, le cœur. Je me pose cette question chaque été, dans des moments d'épuisement et de lassitude, d'envie de poser les bâtons, de retirer les crampons et de tout abandonner au bord du sentier, moi comprise. Ça n'arrive jamais. On ne s'abandonne pas, pas comme ça, pas là-bas. Mais je crois qu'il n'y a souvent que dans la souffrance, celle que l'on choisit, celle que l'on s'impose, que l'on se sent tout à fait en vie. Ce n'est peut-être qu'après cette lutte que peuvent venir le respect, la tendresse, l'amour de soi. Si venir au monde est une violence, renaître peut en être une plus grande encore."

















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